(J’ai écrit cet article lors de mon premier voyage à Auroville début 2013. Il a été initialement publié chez Libération dans l’édition du 20 au 27 février 2013. Je le reposte ici dans sa version originale)

Le 28 février 1968, 5000 personnes venues du monde entier se regroupent sur un plateau aride du Tamil Nadu dans le sud-est indien, toutes vêtues en blanc. Autour d’elles, un désert de poussière. À 10h24, des haut-parleurs diffusent la voix de celle qu’on appelle La Mère : «Salut d’Auroville à tous les hommes de bonne volonté. Sont conviés à Auroville tous ceux qui ont soif de progrès et aspirent à une vie plus haute et plus vraie».

De jeunes représentants de 124 nationalités différentes apportent une poignée de terre de leur pays, qu’ils déposent dans l’urne qui se tient toujours dans l’amphithéâtre où a eu lieu la cérémonie. Au même moment, une charte est lue en 16 langues différentes. Des ballons sont lâchés. Auroville vient de naître…

Laboratoire pour un Homme Nouveau

Auroville, c’est d’abord l’histoire d’un rêve. Celui d’une française, Mirra Alfassa, compagne spirituelle du philosophe indien Sri Aurobindo. Ici, on l’appelle affectueusement La Mère. «Il devrait y avoir sur la terre un lieu de paix, de concorde et d’harmonie, où les instincts guerriers de l’homme seraient utilisés exclusivement pour vaincre les causes de ses souffrances», avait-elle imaginé en 1954. Un lieu de vie communautaire universelle où hommes et femmes apprendraient à vivre ensemble au-delà de toutes croyances, opinions politiques et nationalités. Une ville qui n’appartiendrait «à personne en particulier, mais à toute l’humanité dans son ensemble».

Une idée fortement inspirée de la pensée de Sri Aurobindo. Dans ses écrits, il a évoqué deux scénarios pouvant favoriser l’émergence d’une «nouvelle forme d’humanité sur terre». L’un d’entre eux – assez improbable selon lui – veut que des êtres humains dans différents endroits du monde voient leur conscience se développer très rapidement de manière individuelle, et qu’ils se rejoignent ensuite pour former un noyau de départ.

L’autre scénario consiste à réunir un groupe de personnes qui aspirent à une vie plus juste et plus vraie dans un environnement favorable au développement d’une conscience plus élevée. Une sorte de laboratoire de l’évolution, où l’on assisterait au fil du temps à la naissance d’un Homme Nouveau. C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet d’Auroville.

50 ans plus tard

De la verdure à perte de vue, une longue plage de sable, un climat agréable, une ambiance paisible et une population accueillante. À première vue, Auroville ressemble vaguement au paradis. «De là où vous êtes, peut-être », rectifie Michel, un Français installé à Auroville depuis 37 ans maintenant. Un Oldtimer comme on les appelle ici. «Croyez-moi, pour maintenir cette vision paradisiaque, pour nous, c’est l’enfer! Il y a deux Auroville, celle que vous voyez, et celle que nous vivons au quotidien », révèle-t-il dans un élan d’honnêteté.

Un aveu assez rare chez les Aurovilliens de la première heure. Car les pionniers ont dû travailler dur pour faire d’Auroville ce petit havre de paix hors du temps. À leur arrivée ici, c’était un véritable désert. Il n’y avait rien, mis à part un figuier des Banians qui se tenait seul au beau milieu du terrain. Un arbre sacré que La Mère avait choisi comme point central pour la construction d’Auroville.

«C’était un terrain vierge. Tout était à faire. Nous devions créer une ville à partir du néant», se rappelle Michel. Aujourd’hui, la ville ne ressemble plus au désert qu’elle était auparavant. «C’est devenu une véritable jungle ici ! », s’était exclamé le Dalaï Lama en 1992, vingt ans après sa première visite à Auroville. «Je me rappelle qu’en 1972, je me demandais où je pouvais trouver une petite place à l’ombre. Maintenant, j’ai peur de tomber sur un serpent, et j’ai même demandé hier s’il y avait des éléphants!», avait-il ajouté en ironisant, dans une interview donnée au journal Auroville Today.

Et pour cause. Pendant 45 ans, la forêt n’a jamais cessé de croître. Alors que partout ailleurs dans le monde on parle de déforestation, à Auroville il est question de reforestation. Au total, plus de 3 millions d’arbres ont été plantés et une dizaine de canyons ont été creusés par les aurovilliens eux-mêmes.

Babas-cool bosseurs

Un travail de titan, auquel Michel a largement contribué. Depuis son arrivée en 1976, il est forestier le matin, puis assure le service d’information au centre d’accueil des touristes l’après-midi. Un vrai bosseur, qui déteste qu’on décrive les Aurovilliens comme une bande de hippies.

«Nous sommes des travailleurs acharnés! Rien de comparable à des babas-cool qui passent leurs journées à fumer des joints sur la plage, comme le pensent certains, précise-t-il. Durant toutes ces années, il a fallu se battre quotidiennement. Contre la terre, les moussons, les bestioles, mais aussi contre la nature humaine, ses faiblesses, ses défauts, et ses mauvais instincts. Car à Auroville, comme partout ailleurs, personne n’est parfait. Nous essayons juste d’être meilleurs.»

«Nous avons tout fait nous-mêmes»

Bosseurs, il a certainement fallu qu’ils le soient pour construire le fameux Matrimandir, le cœur spirituel de la ville. Vu de loin, c’est une impressionnante sphère semblant surgir du centre de la terre, toute couverte de disques en or. Entouré de douze jardins aux noms évocateurs (existence, lumière, jeunesse, progrès, harmonie, ou encore perfection), c’est un temple symbolisant la naissance d’une nouvelle conscience, à laquelle aspire Auroville.

Certains ont consacré plus de trente ans à la construction du Matrimandir. À l’image de Piero, architecte d’origine italienne. «Pendant toutes ces années, je n’ai fait que travailler sur ce projet du matin au soir. Le travail de toute une vie! Ça a été ma manière d’apporter ma pierre à l’édifice de cette merveilleuse ville qui a changé mon existence». Si la construction a pris autant de temps, ce n’est pas par manque de volonté, mais faute de moyens. «Nous avons tout fait nous-mêmes, du début à la fin, sans avoir recours à aucune aide extérieure», précise Piero.

Silence et bienveillance

En sanskrit, Matrimandir signifie «le temple de la mère». Mais contrairement aux lectures hâtives de certains analystes s’acharnant à réduire Auroville à une secte d’illuminés, la mère à laquelle est dédié ce temple n’est pas Mirra Alfassa. Le nom fait plutôt référence à un concept présent depuis toujours dans l’enseignement d’Aurobindo.

Selon lui, c’est une sorte de force bienveillante universelle qui aiderait l’humanité à dépasser ses limites pour atteindre l’étape suivante de son évolution. D’ailleurs, le Matrimandir se veut un lieu de concentration, loin de tout culte religieux et sans aucune forme de méditation imposée. Un endroit où l’on vient profiter du silence, et «essayer de trouver sa propre conscience», d’après la vision de La Mère.

Boule de cristal

Le Matrimandir dispose d’une «chambre intérieure», spécialement conçue pour permettre aux aurovilliens d’atteindre «un état de conscience plus élevé». Elle est aménagée pour recevoir seulement 68 personnes à la fois, pour une session d’une heure au maximum. Son accès est donc réservé en priorité aux habitants de la ville, puis aux touristes désirant en apprendre plus sur la spiritualité aurovillienne. Après quelques jours d’attente -selon les saisons- les plus motivés de ces derniers sont autorisés à pénétrer ce véritable bijou architectural.

A l’intérieur, les caméras et autres appareils électroniques ne sont pas autorisés, et des règles strictes doivent être observées : «interdit de parler, et surtout, de tousser!», précise le guide. La pièce est blanche, complètement blanche! Au milieu, une boule de cristal de 70cm de diamètre, la plus grosse du monde.

Elle est traversée par un seul et unique faisceau lumineux parfaitement vertical, provenant d’une petite ouverture dans le toit du Matrimandir. Tout autour, 68 chanceux s’installent pour quelques dizaines de minutes.Certains s’allongent sur les coussins confortablement aménagés à même le sol, d’autres se mettent en position du lotus, mais tous restent immobiles et en silence.

Un silence complet, comme on en trouve rarement ailleurs. Sans nul doute l’un des endroits les plus paisibles du monde. En quittant la Chambre Intérieure, les visages des visiteurs sont illuminés. Ils n’ont pas vu Dieu, ni rencontré La Mère, mais ils sont tous formels : quelque chose en eux a changé! Surement l’effet d’un rendez-vous inestimable en tête à tête avec soi-même. Ou peut-être est-ce le résultat magique de cette fameuse boule de cristal?

Yassine Redissi, Libération du 20 au 27 février 2013.

Envie de connaitre la suite ? Par ici ➡ Auroville : voyage au cœur d’une cité utopique (2/2)

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