(La compréhension de cet article nécessite la lecture du premier volet. Previously on 66KIF ➡ Auroville : voyage au cœur d’une cité utopique 1/2)

Se balader à moto dans une belle forêt au gré de ses envies, c’est évidemment assez plaisant. Mais à Auroville, la balade revêt une dimension particulière lorsqu’on réalise que toute cette végétation luxuriante qui nous entoure a été plantée par l’homme. En se frayant un chemin entre les allées boisées, on peut admirer ici et là de grandes constructions à l’architecture moderne et audacieuse, se fondant parfaitement dans le décor.

Les aurovilliens sont avant tout soucieux de leur environnement. Ici le béton se fait discret et épouse la flore harmonieusement, les bâtiments tournent à l’énergie solaire, et quelques voitures électriques sillonnent les routes silencieusement. Entre deux écoles et un centre culturel, on tombe sur une zone résidentielle au bout d’un petit chemin dissimulé dans la forêt. C’est là qu’habitent les aurovilliens.

«Malédiction»

Depuis leur arrivée à la fin des années 60, les pionniers se sont regroupés en communautés réparties de manière sporadique sur l’ensemble de la ville. «À l ‘époque, nous vivions tous comme une seule et même famille, pas comme aujourd’hui», regrette Michel, installé dans la ville depuis 1976.

D’après lui, cela fait vingt ans que le lien entre aurovilliens ne cesse de s’effriter. «Depuis le début des années 90, se souvient-il, en même temps que la fin des kolkhozes et la régression des kibboutz» ajoute-t-il, comme pour justifier ce comportement par la fin programmée d’un idéal communautaire à l’échelle mondiale. Une «malédiction» à laquelle Auroville n’a pas pu échapper.

C’est d’ailleurs durant cette même période que d’autres fossés communautaires se sont creusés. Les aurovilliens se sont peu à peu divisés entre les pionniers –dits Oldtimers- qui étaient là depuis le début et qui ont pour la plupart, connu La Mère, et ceux qui ont rejoint l’aventure plus tard, les Newcomers.

Mais la fracture sociale se fait également ressentir entre jeunes et moins jeunes. La génération de ceux qui sont nés ici, arrivée à l’âge adulte, est confrontée à un dilemme : quitter Auroville pour aller faire ses études à l’étranger et choisir son propre destin, ou consacrer le reste de sa vie à la poursuite d’un idéal dont ses parents ont rêvé. Au final, rares sont ceux qui vont choisir d’hériter d’une tâche aussi lourde.

Devenir Aurovillien

Tandis que de l’autre côté, des milliers de jeunes motivés, extérieurs à la ville, rêvent de rejoindre l’aventure. Un rêve qui tourne souvent au cauchemar, face à la difficulté de la démarche à suivre pour devenir aurovillien. Un parcours du combattant, durant lequel ils doivent passer au moins un an d’essai au sein de la communauté, afin de prouver leur volonté sincère de contribuer au projet d’Auroville.

Au bout de cette année d’observation, si leur candidature est approuvée par la communauté, ils doivent déposer une demande auprès du gouvernement indien afin d’obtenir un visa d’immigration spécial pour Auroville. Si tout se passe sans complication, ils sont ensuite autorisés à devenir aurovillien.

«Encore faut-il qu’ils trouvent où habiter!», nous révèle Michel. Car depuis une dizaine d’années, Auroville vit une sérieuse crise du logement. Certains habitants sont même sans domicile fixe, et doivent habiter sous des tentes ou occasionnellement dans des maisons vides dont les propriétaires sont partis en vacances.

Toutefois, il est possible pour les nouveaux arrivants de bâtir leur propre maison. «Une petite villa viable coûte à peu près 45 000 euros. Ça reste beaucoup moins cher qu’ailleurs, c’est sûr, mais c’est tout de même une somme assez difficile à trouver quand on a entre 20 et 30 ans», raconte Michel. Selon lui, cette pénurie de logement est la conséquence logique d’un problème dont souffre la ville depuis 10 ans: le boom des immigrés d’origine indienne.

Bombe à retardement

Il y a 30 ans, la nationalité française était la plus représentée, suivie des Allemands, puis des Italiens. Les Indiens arrivaient ensuite, en dernière position. Mais leur proportion n’a jamais cessé de croitre durant toute ces années, culminant aujourd’hui à près de 47% de la population totale. «Bientôt, ils seront majoritaires. C’est une révolution latente, explique Michel, une bombe à retardement!». Mais il précise qu’il faut faire la distinction entre deux types d’Indiens.

D’un côté il y a ceux qui étaient là depuis le départ, venus des quatre coins de l’Inde, convaincus par le rêve de La Mère et entièrement dévoués à la cause aurovilienne. Puis de l’autre, les habitants de la région, les Tamouls, qui viennent s’y installer principalement pour leur propre intérêt, afin d’améliorer leur niveau de vie.

Passagers clandestins

Avec une éducation de haute qualité, un accès aux activités culturelles pour leurs enfants, des soins médicaux gratuits, et des logements à moindre frais -voire gratuits-, habiter à Auroville est devenu une aubaine pour les habitants du coin.

Selon Michel, la plupart d’entre eux finissent par se conduire comme des passagers clandestins. «Ils passent une année d’observation en faisant semblant d’être motivés par la réalisation de l’idéal d’Auroville, puis se désintéressent complètement de la vie communautaire une fois devenus aurovilliens», accuse ce pionnier.

Une situation qui dérange surtout les habitants d’origine indienne qui sont sincèrement dévoués au projet de la ville. Ils ont peur que cette nouvelle forme d’immigration ternisse le travail auquel ils ont dédié leur vie.

«Cette mentalité doit changer, c’est une honte! Nous devons nous assurer qu’Auroville n’est pas utilisée pour améliorer le bien-être matériel de certains habitants. C’est complètement à l’opposé de nos principes», s’indigne Suryagandhi, qui occupe un poste important dans une clinique dentaire.

Le conseil de la Mère

Un ras-le-bol généralisé qui a donné naissance à «une certaine forme de racisme et d’intolérance» entre Occidentaux et Indiens, raconte Arul, artiste plasticien installé ici depuis 6 ans. Un comportement de plus en plus présent malgré les recommandations de La Mère quelques temps avant de disparaître.

«Vous devez absolument développer des relations non seulement cordiales, mais surtout amicales, avec les villageois voisins. Établir une vraie fraternité humaine est la première étape nécessaire à la réalisation d’Auroville. Tout manquement à cette règle serait une grave erreur pouvant compromettre l’ensemble du travail», avait-elle prévenu.

Une chose est sûre, à Auroville, le divorce social a été consommé. De grosses fissures n’en finissent pas d’affaiblir les relations humaines, et la ville doit absolument instaurer un changement radical pour être en phase avec son temps et ses aspirations.

Faute de quoi, elle se transformera peu à peu en un musée d’idéalistes, une Mecque des utopistes où l’on ira en pèlerinage de temps à autre sur les pas de cette bande de rêveurs qui a eu le courage de tout laisser tomber pour essayer de refaire le monde.

Garder le cap

Malheureusement, en arrivant ici, ils ont amené avec eux un concentré représentatif des possibilités humaines, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Mais malgré tout, ce projet audacieux reste «le plus précieux cadeau que la terre possède», comme l’affirme le philosophe indien Kireet Joshi.

Les aurovilliens semblent mettre du temps à réaliser leur rêve de départ, diront certains. Mais qu’est-ce qu’être rapide ou lent lorsqu’il s’agit de transformer des habitudes nocives vieilles de quelques millénaires? «L’utopie est à l’horizon. Je m’en approche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. Je fais dix pas de plus, elle s’éloigne rapidement de dix pas vers l’avant. Aussi loin que je puisse marcher, je ne l’attendrai jamais. À quoi sert donc l’utopie?», s’était demandé l’écrivain Eduardo Galeano. «À cela : elle sert à avancer!».

 

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